Les Gratitudes – Delphine De Vigan

Après Les Loyautés, Delphine De Vigan continue d’explorer l’intime et les sentiments permanents de notre existence dont on ne parle que peu.
Les gratitudes fait référence au « merci ». Non pas le « merci » quotidien que l’on débite à tout va mais le réel merci, le merci franc, celui qu’on dit trop peu et qu’on regrette n’avoir pas su dire à temps.
Comme le soulignait l’auteur lors d’une interview, la gratitude c’est rendre grâce, mais c’est aussi partager. Si elle sous-entend la reconnaissance et la dette, elle exprime aussi le partage avec l’autre, une forme de lien inéluctable, comme une promesse qui nous oblige l’un à l’autre et transcende nos vies.

Écrin noir velouteux sur lequel se dessine un coquelicot d’une fragilité brute et d’une couleur rouge vive, la couverture sensibilise déjà. Pour qui sait parler fleurs, le coquelicot symbolise « l’ardeur fragile » et signifie « Aimons-nous au plus tôt » (voir lien). Pour qui l’ignore, la délicatesse de ses pétales, sa floraison éphémère et son  rouge flamboyant sur ce fond contrasté annoncent fragilité, émotion, rapidité de l’instant, simplicité et pureté de l’histoire.

Encore une fois, résumer simplement l’histoire serait passer à côté de l’œuvre car, comme tout roman de l’auteur, l’ensemble n’est que sentiments et la beauté de l’histoire vient de l’empreinte qu’elle grave dans le cœur du lecteur.

Michka vit en EHPAD. Atteinte d’aphasie, cette ancienne correctrice de journaux, virtuose des mots, de la syntaxe et de l’orthographe, voit les mots lui échapper.  Marie, sa jeune voisine qu’elle a élevée comme sa fille et Jérôme, orthophoniste qui tente de lui faire retenir les mots lui rendent visite quotidiennement.
Le besoin d’exprimer leur gratitude unit ces trois personnages. Sauvée de la déportation par un couple dont elle ne connait que les prénoms,  Michka, éprouve le besoin de le retrouver et de les remercier avant que ces mots ne lui échappent.

Les gratitudes, c’est aussi un roman touchant sur la vieillesse. La déchéance contre laquelle on lutte mais qui arrive inéluctablement.
« vieillir c’est apprendre à perdre » est une des phrases marquantes du roman. En perdant son autonomie, Michka évolue dans un univers rétréci. Son quotidien est ponctué de « petites » siestes, de « petits » gouters, ou de « petites » ballades et elle doit apprendre la vie en communauté.
Maintenant appelée EHPAD, la maison de retraite sonne plus comme un établissement qui coute qu’un foyer chaleureux et les cauchemars de Michka reflètent sa peur de peser ou de coûter à la société : « Vous devez montrer votre adhésion, votre implication, votre détermination » .
Autrement dit, on existe dans la société parce qu’on parle, parce qu’on communique, on diffuse, on apporte ou on donne.

Malgré la profondeur du propos, l’aphasie de Michka apporte une dose d’humour et de légèreté, surtout lorsque les mots qu’elle confond avec d’autres transforment les situations avec habileté et finesse.
Car les mots sont au centre de l’œuvre. Les personnages sont peu détaillés, le décor est minimaliste et seuls les mots frappent le lecteur et impriment une douceur, une tension parfois, une empathie rare et une émotion profonde.

Encore une fois et avec le cœur, je dis MERCI à Delphine de Vigan pour l’ensemble de son œuvre.

« Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences.
Et la peur de mourir.
Cela fait partie de mon métier.
Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas. »

Un commentaire Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s