Eric Dupond-Moretti à la Barre – Eric Dupond-Moretti et Hadrien Raccah

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35 – 150.
A mon tour de jouer au Loto comme lorsque Dupond-Moretti critique l’inconsistance de la machine judiciaire en matière de verdict pénal. Mais mes chiffres sont bien moins hasardeux et suscitent l’admiration.
35, c’est le nombre d’années depuis que notre ténor du barreau marque les prétoires par son verbe, sa prestance et son charisme.
150, c’est le nombre d’acquittements qu’il a obtenus.

Je l’avoue un peu honteusement, si j’ai voulu le voir sur scène, c’était avant tout par curiosité. Pour voir le Ténor à la carrière intimidante, quelquefois polémique mais indéniablement prodigieuse. Je n’étais ni assoiffée de justice, ni avide de découvrir les secrets du métier, ni groupie, ni haineuse ; je voulais le voir pour de vrai, le sentir à quelques mètres, l’entendre parler et ressentir ce pouvoir convaincant.

Je craignais une confusion entre théâtre et tribunal : l’un ne permet que l’écoute active, l’autre autorise l’accusation à prendre la parole. Mais Dupont-Moretti ne tombe pas dans ce travers et, même si l’on ne peut pas être d’accord avec tout ce qu’il dit, même si de nombreuses contradictions m’ont échauffé l’oreille, notre avocat s’affirme à défaut de se justifier.
La robe tombe mollement sur un porte manteau et seule la barre rappelle le tribunal. S’y tenir sans l’habit le fait apparaitre comme un homme libre, dont la parole reste un témoignage parmi d’autres.

Il évoque d’abord son enfance et les évènements qui l’ont poussé vers son métier. L’injustice le révolte : il essuie les injures racistes comme « sales macaronis », son père meurt alors qu’il n’a que 4 ans et le meurtre de son grand-père ne sera pas enquêté.
L’exécution de Christian Ranucci dont la culpabilité fait polémique le convainc à devenir avocat.
J’ai trouvé ce passé intéressant trop raconté. Preuve que maitriser l’art oratoire diffère du métier d’acteur.  L’avocat plaide pour l’Innocent ou le coupable trop sévèrement condamné ; il ne se raconte pas seul en scène.

Lorsqu’il parle de son métier, il devient passionnant et c’est dans cette seconde partie du spectacle que se révèle la part de jeu qu’il maîtrise.
L’écouter parler ou utiliser les silences (« Le silence souligne le dernier mot prononcé et ça annonce le prochain. », confiait-il à L. Delahousse),  le voir se mouvoir, se frotter les mains et occuper l’espace presque nu par sa seule prestance est un délice.
Son ton léger et taquin est relégué au second plan et il aborde son métier avec un sérieux sans faille.
Avocat, d’étymologie latine ad vocatus : celui qui prête sa voix pour défendre l’accusé, l’assister et le représenter en justice.
Il différencie acquittement et innocence et s’appuie sur des affaires publiques qu’il a lui-même plaidées (i.e. George Tron ou Abdelkader Merah) pour dénoncer les dérives d’une justice bafouée ou l’universalité d’un jugement devrait être considérée suspecte.

Il dénonce le manque d’humanité des juges, quelquefois trop partiaux, l’irrespect de la présomption d’innocence et l’opinion publique comme parasite de la procédure judiciaire.
Réseaux sociaux, plateaux télé, experts en tout genre : la parole est donnée à tous. Ceux qui n’ont aucune idée des procès-verbaux s’immiscent naturellement dans le judiciaire, des preuves obtenues illégalement (micro caché) et d’autres signes insensés comme un condamné qui transpire face à la caméra deviennent des pièces à charge.

Dès lors qu’il partage ses pensées personnelles, le public commence à se diviser.
Il dénonce ce manichéisme qui gangrène notre société. Tout est matière à polémique, les opinions sont noires ou blanches et l’hyper-moralisation contraint à cette dualité.
Le communautarisme est devenu la base d’une société dont le ciment devrait-être dans ce qui la rassemble. Fumeurs vs non-fumeurs, vegan vs carnivores, chasseurs vs anti-spécistes, intensification de la guerre des sexes : le tableau est caricatural mais la scission palpable au sein du public n’en illustre que mieux sa dénonciation.

Certaines formules sont matières à paradoxe mais il faut ici oublier l’avocat et ne considérer que l’Homme libre qui s’insurge sur un système qu’il connait mieux que d’autres. Encore une fois, Dupond-Moretti s’affirme avant de se justifier.
Si son discours fait polémique, je retiendrai sa mention à Casamayor qui a le mérite d’accorder tout le monde : « La justice est une erreur millénaire qui veut que l’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu ».

Malgré ces points controverses qui amènent à se questionner, je m’interroge sur la forme choisie par l’avocat.
Il critique l’hypermédiatisation de la Justice mais que penser alors lorsqu’il revêt la robe et interprète sa plaidoirie pour défendre Merah ?
Que penser également du format choisi, le théâtre et non la conférence pour s’exprimer ?
Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir mais la Défense reste la grande muette du spectacle.

Enfin, on ne peut que s’incliner face à l’Homme, à son verbe et à son parcours.
En résulte un spectacle plaisant qu’il est amer de quitter si vite. On aimerait débattre, parler, échanger avec le public qui a partagé le même moment que nous.

Les robes des avocats, les tribunaux scindés en deux parties (scène et public) ou encore les plaidoiries des avocats au jeu délicieux empruntent certains codes au théâtre. Toutefois, si la Justice peut être comparée un spectacle dans sa forme, on espère que son fond obéit à d’autres règles.

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