Plaidoiries – Matthieu Aron

Sur scène, le rideau est déjà levé et deux pupitres trônent magistralement.
Au fond tombe une robe d’avocat : peau vide, corps inerte qui attend d’être habité.
Une voix off annonce l’audience. Les brouhahas de l’assistance fourmillent et le comédien entre.
Il endosse l’habit.
Le décor épuré magnifie l’autorité du drapé enveloppant et le théâtre se pare d’une ambiance de tribunal.
Richard Berry fait face au public. L’audience retient son souffle. On entendrait battre le fameux « Maître vous avez la parole » : la première plaidoirie peut commencer.

En une heure vingt, les monologues s’enchainent. Cinq lieux, cinq avocats, cinq époques et cinq verdicts.
Entre chaque plaidoirie surgit un écran. Raide comme le tranchant de la guillotine, s’y projettent le contexte de l’affaire et les verdicts des procès.

Le spectacle est dans les mots et la voix de l’acteur suffit à habiller la scène.
Il maîtrise le verbe, est juste dans le ton, l’intensité, les silences et les mouvements.
A la fin de la pièce règne le silence. Le public digère la puissance des mots.
S’amorce le retour au théâtre. Les applaudissements percent le silence. D’abord flottants puis énergiques, ils se transforment en ovation. Le public est debout : il applaudit la prestation du soir mais surtout l’art de la plaidoirie et la responsabilité écrasante des avocats.

Mon impression reste mitigée.
J’ai aimé traverser les époques et parcourir une partie de l’histoire de la France à travers les décisions des tribunaux. Il est bien dommage que seuls les murs des tribunaux conservent le souvenir des plaidoiries qui ont marqué la société et les cinq monologues ressuscitent ces instants historiques. Chacun est tiré des grandes plaidoiries des ténors du barreau publié par en 2010 par Matthieu Aron.

Le switch entre accusation et défense rend compte du travail de l’avocat. Richard Berry est tantôt du côté des accusés, tantôt partie civile et les sujets abordés sont variés : crime contre l’humanité, infanticide, dénonciation d’une loi obsolète.
Le comédien s’adresse au public comme aux jurés et le verdict n’est annoncé qu’à la fin de la plaidoirie. Immergés dans le procès, lorsque le verdict tombe, on s’interroge sur le choix des jurés : qu’aurions-nous fait ? Coupable ou Innocent ?
Comme au théâtre, les mots ont un poids. La balance de la justice peut s’incliner dans un sens ou dans l’autre et chaque plaidoirie rend compte du pouvoir de la rhétorique.
Enfin, évoquer les affaires passées souligne la persistance de certaines problématiques.
J’ai aimé retrouver des sujets abordés par Dupont Moretti dans son spectacle (cf. critique) : l’influence parasite de l’opinion publique, rarement objective, qui sert ou non les avocats.
Retenez la formule de Paul Lombard dans « l’affaire du pull-over rouge » : « n’écoutez pas l’opinion publique, c’est une prostituée qui tire le juge par la manche. Il faut la chasser de nos prétoires car lorsqu’elle rentre par une porte, la justice sort par l’autre. »
J’ai aussi été sensible à la plaidoirie de Gisèle Halimi et à l’évocation du manifeste des 343 salopes. Si le jugement a permis la loi Veil qui dépénalise l’avortement, certains mots touchent encore trop les femmes de notre société.

Toutefois, même si l’art de la rhétorique nécessite un certain jeu, avocat et acteur ou tribunal et théâtre sont bien différents.
Au tribunal, briller est moins important que convaincre et l’imprévisibilité de l’audience impose une part d’improvisation. La prestation est unique, le monologue ne se joue qu’une fois et une mauvaise plaidoirie peut être lourde de conséquences.

C’est cette imprévisibilité qui m’a manqué. La tension qui accompagne la vraie plaidoirie manque à l’appel. En résulte un rendu un peu statique où l’écoute est quelque fois moins attentive que lorsque l’enjeu est réel.

Reste que l’exercice est un coup de Maître.

Et vous ? Qu’auriez-vous fait ?

  • Avec Richard Berry
  • Mise en scène : Eric Théobald
  • D’après Les grandes plaidoiries des ténors du barreau de Matthieu Aron

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