Azur Noir – Alain Blottière

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J’ai toujours vu les chiffres, les lettres, les jours et les mois en couleurs. Ma sœur a la même faculté, tare ou facilité (appelez ça comme vous voudrez). Colorer la vie avec les mots me semblait donc normal et la seule chose qui m’inquiétait était que ses lettres n’avaient pas la même couleur que les miennes.
Un jour, au lycée, j’ai étudié Voyelles de Rimbaud.
Ses visions chromatiques ne m’allaient pas et, alors que le prof évoquait l’ordre de l’alphabet grec, de l’alpha « A » vers l’Oméga « O »,  je me frustrais de son A noir que je voyais rouge, de son E blanc qui devait être bleu et de ses I, U et O qui dénotaient avec les miens.
Ma voisine gloussait, pensant que je faisais l’idiote et j’ai dû révéler mes pensées à la classe entière.
« Synesthésie »… il y avait donc un nom à ce phénomène et le monde n’était pas coloré pour tous.
Je me sentais privilégiée. Ma frustration envolée, je m’enivrais de ces mots et devins ivre de ces pigments qui différaient des miens. Son A noir était plus chic que mon rouge passion et j’en imaginais même sa texture ; un velours chic, doux et féminin.
Dès lors, j’ai été sensible à cet enfant démoniaque dont je connaissais si peu la vie excepté son irrévérence légendaire, son génie sulfureux et sa relation avec Paul Verlaine.

Azur Noir ; le titre m’a rappelé le A sombre du poème. De ces mots contraires perçait une poésie rimbaldienne qui éclairait ma curiosité.
Consumée par une prose poétique, j’ai découvert Rimbaud et son Paris.

Léo, jeune adolescent, est possédé par le « diable des Ardennes ». Il passe l’été seul dans l’appartement où il vient d’aménager avec sa mère. Situé à Montmartre, 14 rue Nicolet, Rimbaud et Verlaine s’y sont rencontrés et aimés. Cent cinquante ans plus tard, dans un Paris désert et caniculaire, Léo croit perdre la vue. D’étranges voiles noirs s’imposent lui.
Isolé dans son Montmartre écrasé par la chaleur, il s’entoure de disparus et revit l’été 1871 à Paris, lorsque Rimbaud présente son Bateau Ivre.
On lui diagnostique une cécité hystérique. Aucune lésion, rien : il faut comprendre l’esprit. Pourquoi cet aveuglement ?  Qu’est-ce que Léo cherche à ne plus voir lui qui affirme n’avoir « jamais autant voulu voir » ?

Obsédé par Rimbaud, l’adolescent veut voir ce passé qui l’obsède.
Les voiles noirs s’intensifient et Prinz, voisin centenaire, évoque Tirésias, alternativement homme et femme, devin condamné à la cécité. De quoi rappeler Léo, bisexuel qui voit mieux ses fantômes à mesure qu’il perd la vue.

Rimbaud triomphe dans l’Azur qui se noircit.
Le lecteur bascule d’un réel confus à un imaginaire de plus en plus net. Les passants sont réduits à des rires, la chaleur est irréelle, Julie est sublime parce que folle alors que les fantômes se précisent.

L’écriture d’Alain Blottière magnifie ce passé qui prend corps (« dans ce naguère ressuscité, un faiseur de sons ajouterait les cris des marchands ambulants, des vitriers, rémouleurs, serruriers et réparateurs de porcelaine, et sur le pavés le vacarme des roues ferrées des voitures et de la crépitation des sabots. Un aromaticien disperserait des odeurs, acides crottin, âcre égouts, ordures d’avant les poubelles, gaz des réverbères, café qu’on torréfie, sucres chauds des confiseurs et viandes languissantes aux crocs des bouchers »).

Couplée aux voiles noirs, la chaleur étouffante peut sembler menaçante mais associé aux caresses des deux poètes, elle soulève l’érotisme. Isolé dans son fantasme, baigné dans son extase, Léo suscite le désir des êtres qui le croisent : sa voisine Julie, sa copine Inès, son professeur ou des touristes japonaises.

J’ai aimé ce texte, sublime dans sa prose et innovant dans sa construction.
Au lieu de rédiger une biographie banale, l’auteur ressuscite le poète à travers un autre jeune homme. Quel est le lien ? Léo est-il possédé par le poète ou s’est-il réincarné en lui ? L’adolescent du présent permet d’aborder Rimbaud sans en écorcher le génie, avec une certaine distance, sans le remplacer. Le poète garde sa poésie et son mystère et la plume rend hommage à la sorcellerie Rimbaldienne.

Voyance, réincarnation, fantômes du passé ; le roman d’Alain Blottière glisse vers le fantastique renforcé par une tempête apocalyptique pressentie par Léo.

Laissez-vous hanter par les mots, l’histoire et la vie de Rimbaud. Aveuglé par l’azur de son regard, succomberez-vous au magnétisme du petit paysan aux joues roses ?

« Peu à peu, sans presque s’en rendre compte, Léo préféra la nuit. Outre son ordinateur, il n’allumait qu’une lampe et laissait les fenêtres ouvertes pour faire entrer un air un peu moins brûlant. Après les voir fermées, il finissait par s’endormir chaque jour juste avant l’aube. Il se réveillait l’après-midi et n’ouvrait plus les volets. La pénombre n’était pas toujours la même mais qu’elle soit grise, argentée de lune, ou comme ambrée, percée de lances de soleil, elle s’accordait mieux que le grand jour à son état de veille, tous ses sens à l’affût d’une personne secrète. Dans cette demi-obscurité, aussi, les voiles qui parfois passaient devant ses yeux lui semblaient plus anodins que dans la lumière éclatante de l’été surchauffé, quand il était obligé de sortir et contraint de s’arrêter net au milieu d’un trottoir en plein soleil, car un court instant la rue s’effaçait dans un fondu au noir. »

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Superbe chronique ! Et quel joli don que ta synesthésie (même si ce mot est un peu barbare)

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    1. Nana dit :

      Merci Clem ! Quel plaisir de lire ça.
      C’est vrai que le mot est tortueux. On croirait qu’il s’agit d’une pathologie grave :p

      Aimé par 1 personne

    2. Nana dit :

      Merci Clem. Quel plaisir de lire ça !
      C’est vrai que le mot est tortueux. On dirait qu’il s’agit d’une pathologie grave ;p

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